Trois questions à Norbert Schwab, historien, président de la SEJAL ( Société pour l’étude du judaïsme en Alsace-Lorraine). Selon lui, le lien entre l’histoire de l’Europe et la communauté juive est inextricable.

La grande synagogue de la paix, inaugurée en 1958, est l’œuvre de l’architecte Claude
Meyer-Lévy. Photo Pierre Cablé.

Quel lien établissez-vous entre l’Europe et la religion juive ?

A Strasbourg, on est au cœur du monde ashkénaze, de Troyes à Cracovie. Les juifs issus de Lucques, en Italie, ont essaimé à travers toute l’Europe. En Alsace, mais également en République Tchèque, en Pologne et jusque dans les îles britanniques. Leur histoire est intimement liée à celle de l’Europe. Les séfarades, originaires d’Espagne, se sont établis autour du bassin méditerranéen.

Les juifs vivaient-ils exclusivement en zone urbaine ?

Paradoxalement, non. Une des spécificités du judaïsme alsacien et qu’il était rural. A la fin du XVIIIe, on trouve une présence de juifs dans 180 communes d’Alsace. Moi-même je suis un des derniers représentants de ce judaïsme rural, qui a pris fin dans les années 60. Il en existe cependant beaucoup de traces, notamment de nombreuses synagogues dans la campagne alsacienne, dont certaines ont été transformées en habitations.

De quand date l’implantation des juifs en Alsace ?

La grande synagogue de la paix, inaugurée en 1958, est l’œuvre de l’architecte Claude
Meyer-Lévy. Photo Pierre Cablé.

Les plus anciennes traces remontent à 1150. Ce sont des juifs qui pour la plupart venaient de villes du nord de l’Allemagne ( Mayence, Worms, Spier). Concernant les motifs de leur arrivée à Strasbourg, il existe deux hypothèses : la première serait liée au développement des villes alsaciennes, Obernai, Colmar ou Mulhouse et du commerce du vin. La deuxième hypothèse serait que l’évêque de Strasbourg les aurait fait venir pour participer à la construction de la cathédrale : des commerçants, des banquiers ou des artisans, à qui il était accordé des privilèges. Certains pouvaient venir de France également, après avoir été expulsés par Philippe II.

Strasbourg et le judaïsme : en 5 points

  • La rue des juifs

Située entre la cathédrale et l’hôtel de ville, la Rue des Juifs (Judegass en alsacien) existe depuis le XIIe siècle. C’est l’une des plus anciennes traces de la présence juive dans la ville. Le nom remonte au Moyen-Âge, lorsque la communauté juive vivait dans ce secteur du centre historique.

  • Les juifs ont longtemps été interdits de résidence à Strasbourg

Pendant l’épidémie de peste noire en 1349, les juifs de Strasbourg ont été accusés d’empoisonner les puits et ont été chassés de la ville. Ils étaient ensuite autorisés à y entrer pour des raisons commerciales mais devaient résider dans des villages alentours.

  • L’ancienne grande synagogue

La synagogue monumentale du quai Kléber, inaugurée à la fin du XIXe siècle, a été incendiée en 1940, après avoir été vidée par les nazis du mobilier et de l’orgue. Aujourd’hui, une plaque rappelle son existence.

  • Grande synagogue de la Paix

Construite après la Seconde Guerre mondiale, son nom même porte l’idée de réconciliation et de reconstruction. Elle a été inaugurée le 23 mars 1958. L’architecte Claude Meyer-Lévy a opté pour un style moderne, tout en conservant les symboles du judaïsme.

Des pavés de mémoire cachés dans les rues

Le pavé honorant la mémoire d’Abraham Lipszyc se trouve au 5, rue des cordonniers, à
Strasbourg. Photo Pierre Cablé.

Les Stolpersteine, petits pavés dorés installés devant certains immeubles, rappellent les noms des personnes déportées pendant la seconde guerre mondiale. Pensés au départ à la mémoire des Roms morts en déportation, et finalement consacrés à l’ensemble des victimes, ils sont l’œuvre de Gunther Demnig, un artiste berlinois. On en compte une soixantaine à Strasbourg, et 250 dans le Bas-Rhin.

Pierre Cablé