Forte de ses 81 eurodéputés, la France est l’un des piliers de l’Union européenne. Pourtant, à Strasbourg comme à Bruxelles, les télévisions de l’Hexagone se font rares dans les institutions. Décryptage d’un paradoxe médiatique aux racines multiples.

Dans le studio télé du Parlement européen, les médias français se font de plus en plus rares. Photo Noé Rivallain

Le contraste est saisissant. Au sein du Parlement européen de Strasbourg, des infrastructures audiovisuelles flambant neuves – plateaux, studios, duplex – sont mises gratuitement à la disposition de tous les médias. Pourtant, si les journalistes italiens, allemands, portugais ou des pays baltes s’y pressent, les caméras françaises brillent régulièrement par leur absence.

Selon Isabelle Zerrouk, attachée de presse du Parlement européen depuis presque 40 ans et spécialisée dans l’audiovisuel, “le désintérêt pour les questions parlementaires européennes n’est pas nouveau dans le paysage audiovisuel français”. Mais ces dernières années, cette indifférence semble encore plus flagrante : “Pendant 8 ans, on a eu l’émission hebdomadaire “La faute à l’Europe ?”, de FranceTv et TV5; ça s’est fini fin 2024. Et la chronique mensuelle dans “Dimanche en Politique” de FranceTv n’aura plus que 3 à 4 éditions par an.” 

Comment alors expliquer cette désertion, alors même que la presse écrite et la radio hexagonales sont montées en compétences et se sont spécialisées sur le sujet, à l’image de la formation des jeunes journalistes ?

Le diktat de l’actualité chaude

Si Isabelle Zerrouk reconnaît des facteurs multiples et conjoncturels, comme le budget ou la proximité géographique – un média étranger doit rentabiliser sa présence alors qu’un journaliste de Paris peut faire un aller/retour dans la journée ponctuellement, elle constate un problème de fond aussi : “L’Europe, ça prend du temps. Un débat ou un vote au Parlement peut mettre des mois ou des années, avant d’impacter la vie des Français.”

Face à des télés et des chaînes d’information en continu qui favorisent l’actualité (très) chaude, les faits-divers et la polémique du jour, difficile donc de vendre des sujets au temps long. La contrainte du passage de la théorie à l’image rentre aussi en compte : “Quand on les contacte pour leur proposer un sujet d’actualité au Parlement, on nous répond souvent : Oui, mais comment je vais faire pour l’illustrer, l’incarner ?”. Malgré ses invitations et efforts réguliers pour faire venir les télés nationales et régionales, les efforts ne semblent jamais perdurer. L’attachée de presse regrette une absence de sensibilisation et de compréhension de l’impact de l’actualité européenne sur la vie des français : quotas de pêche, protections des voyageurs, qualité de l’eau, bio-carburant,…

Une difficulté que rencontre aussi la jeune agence de presse audiovisuelle paneuropéenne, Euvideonews, extrêmement présente sur le plateau à la sortie de l’hémicycle : “On essaye de vendre des capsules d’actualités du Parlement européen à tous les médias français, y compris aux médias régionaux, car ils n’ont pas les mêmes facilités que nous pour venir, mais cela reste difficile : ils veulent connaître les questions en avance, ils ne nous connaissent pas encore très bien. Mais on essaye !”, explique Valentina Jaimes. 

Paradoxe politique, paradoxe culturel

La jeune journaliste-vidéaste italienne constate elle une vraie différence culturelle  : “J’ai l’impression que les Français ressentent parfois l’Europe comme une menace.  Alors que, les Italiens sont vraiment intéressés, peut-être aussi parce que les conditions économiques dans leur pays sont plus difficiles, alors ils sont obligés de se tourner vers l’Europe, et voient plus d’intérêts dans ce que l’Union Européenne peut faire pour eux, pour leur avenir.”

Un constat que partage Isabelle Zerrouk : “L’Italie, le Portugal ont toujours été très investis sur les questions européennes. Et les jeunes états-membres, notamment d’Europe de l’Est montrent un réel engouement, y compris pour les institutions. » Si Arte et FranceTv ont des correspondants permanents à Bruxelles, en comparaison à la chaîne allemande ARD qui y a sa propre tour, et des médias comme TF1 trop souvent absents, force est de constater qu’il s’agit avant tout d’un choix éditorial.

Ce vide télévisuel est d’autant plus troublant qu’il se heurte à la réalité politique française, profondément pro-européenne. Nation fondatrice de l’Union, la France est la deuxième puissance démographique du Parlement avec 81 sièges sur 720 pour 27 états-membres (en deuxième position du classement, derrière l’Allemagne et ses 96 députés). Un poids politique indéniable qui, paradoxalement, ne trouve toujours pas son écho sur les écrans de ses propres citoyens.

Maï Taos Haddad