Une centaine de Tibétains résident aujourd’hui en Alsace, mais de moins en moins manifestent pour dénoncer le joug de la Chine. Parmi eux, une large majorité travaille dans la restauration : c’est le cas du gérant de ‘Sakhang’, aux abords du centre-ville de Strasbourg : « La préservation de notre langue, plus que le bouddhisme, est la vraie question existentielle. »

Sur une paroi du restaurant tibétain ‘Sakhang’, à Strasbourg, des tapisseries traditionnelles surplombent la salle. À gauche, la représentation du palais du Potala, à Lhassa, ancien siège du dalaï-lama, devenu attraction touristique sous contrôle chinois. Crédit photo : Niccolo Inches

Le Tibet fait pourtant rarement la une des journaux, ou la page d’ouverture des sites d’information. Pourtant, le 12 mars dernier, l’Assemblée nationale populaire de Pékin a approuvé une loi « d’unité ethnique et de progrès » visant à imposer le mandarin comme langue nationale commune et première langue d’enseignement. Le 30 avril, le Parlement européen a, pour sa part, voté une résolution visant à « condamner les politiques répressives d’assimilation et les violations des droits humains universels (…) y compris au Tibet, dans le Xinjiang et en Mongolie intérieure ».

« Un sujet oublié », lâche cependant le tenancier du restaurant ‘Sakhang’, inauguré en 2023. Né au Népal, il a obtenu le statut de réfugié en 2010 avant de s’installer dans la ville alsacienne en 2018. Cet ancien réceptionniste ne fait que reprendre les propos des eurodéputés, qu’il côtoyait « quand ils étaient de passage [à l’occasion des sessions plénières], et moi je bossais à l’hôtel ». Le sort de son peuple n’aura suscité qu’une poignée de résolutions depuis 1990, et la proposition de création d’un haut représentant de l’Union européenne a systématiquement fait chou blanc.

Le « dossier Tibet » ne fait pas non plus couler beaucoup d’encre. Sauf « pour délégitimer le dalaï-lama, comme dans l’affaire du baiser », regrette-t-il, en référence à l’épisode très contesté de 2023, au cours duquel le religieux a embrassé un enfant en lui demandant de tirer la langue.

Reste la mobilisation, pugnace, des adeptes. « Mais nous sommes de moins en moins nombreux à descendre dans la rue », précise-t-il, en rappelant les mobilisations organisées pour l’anniversaire du guide spirituel (le 6 juillet) ou celle du 10 mars, en mémoire de la révolte de 1959 à Lhassa, « Terre des dieux », capitale de l’ancien pays indépendant. Les Chinois guettent tout faux pas sur les réseaux sociaux, ainsi que tout affichage public de l’identité tibétaine, à commencer par le drapeau et l’effigie du leader spirituel. Tout cela s’avère pour le moins rédhibitoire pour un éventuel retour au pays, voire dangereux pour les proches qui vivent toujours sous le joug de Pékin.

Préserver la langue tibétaine

Davantage que la religion, la préservation de la langue est la vraie « question existentielle » pour ce peuple. « À mesure que s’enchaînent les générations, le tibétain s’étiole progressivement. Les enfants d’émigrés apprennent la langue du pays d’adoption, ceux qui restent au Tibet sont soumis aux politiques d’acculturation des autorités chinoises. » Sa femme, née dans le sud de l’Inde, où elle bénéficiait du statut de réfugiée, acquiesce en évoquant les « centres de rééducation, où l’on arrache les racines des enfants ». « Un génocide culturel », s’exclame son compagnon.

Aussi confidentielle soit-elle, la communauté de Strasbourg tente par tous les moyens de conjurer sa propre disparition. « Le dimanche, au Centre socioculturel Marcel-Marceau de Neudorf (quartier sud de la ville, NDLR), chaque semaine se tiennent les rencontres d’un groupe de langue pour enfants, suivies de séances de danse et de musique. »

Que ce soit à l’étranger ou sur le sol national, le peuple tibétain se résigne à une condition de prisonnier. En témoigne une image, écrasante tant elle est révélatrice, qui saute aux yeux en admirant l’immense tapisserie accrochée à la grande paroi du restaurant. Il s’agit du grand palais du Potala, autrefois siège du gouvernement indépendant et du pouvoir spirituel, devenu une attraction touristique à la merci de l’oppresseur. « Ils savent bien qu’en visitant le palais, ils renflouent les caisses de Pékin. »

Niccolo Inches