Entre promesse de réussite sportive et menace pour l’identité des clubs, la multipropriété s’impose
progressivement dans le football européen. De Strasbourg à Palerme en passant par Gérone en
Espagne, de plus en plus de clubs passent sous le contrôle de grands groupes étrangers. Un modèle
économique en plein essor, mais qui divise profondément dirigeants, politiques et supporters.

Les UB90, principal groupe ultra du RC Strasbourg Alsace, sont en grève durant les quinze premières
minutes des matchs du Racing. Photo Franck Kobi

« Non à la multipropriété ». Depuis 2023, ce slogan apparaît régulièrement sur les banderoles des
supporters strasbourgeois, opposés au rapprochement entre leur club et celui de Chelsea. Le groupe
BlueCo, déjà propriétaire du club londonien, a racheté le RC Strasbourg en 2023. Une opération qui
symbolise l’essor fulgurant de la multipropriété dans le football européen. Mais comment fonctionne
réellement ce modèle, et pourquoi suscite-t-il autant de critiques ?

« 48 % des clubs des cinq grands championnats sont en multipropriété »

Ce modèle est en pleine expansion en Europe. C’est plus de 230 clubs qui sont concernés, expliquaient
dans un rapport parlementaire les sénateurs Laurent Lafon et Michel Savin. Selon Marc Keller,
président du Racing, « 48 % des clubs des cinq grands championnats sont en multipropriété ». En
France, plusieurs clubs sont concernés : ES Troyes AC avec le City Football Group, Toulouse lié aux
propriétaires de l’AC Milan, Strasbourg avec Chelsea ou encore le FC Lorient qui pourrait être racheté
par Bournemouth. Un fonctionnement qui ne plaît pas à tout le monde. Le député Éric Coquerel a
récemment présenté un projet de loi pour interdire la multipropriété en France. À l’échelle
européenne, l’eurodéputé écologiste Rasmus Andresen estime que ce système privilégie l’argent au
détriment du sportif. Du côté des supporters, le constat est le même : à Strasbourg, les ultras
boycottent les quinze premières minutes de chaque match et multiplient les manifestations.

Des risques bien identifiés

La multipropriété peut permettre à des clubs aux moyens limités de se renforcer financièrement et
sportivement, mais elle comporte aussi des risques. Deux clubs appartenant au même groupe ne
peuvent pas participer à la même compétition européenne. Cette saison, Crystal Palace a été
pénalisé à cause de ses liens avec L’Olympique Lyonnais, également qualifié en Europe. Autre critique :
les petits clubs deviennent parfois de simples équipes satellites. À Strasbourg, plusieurs joueurs
performants comme Emanuel Emegha, Valentín Barco ou Andrey Santos ont rapidement été vendus
à Chelsea. Même l’entraîneur strasbourgeois Liam Rosenior a quitté le club en pleine saison pour
rejoindre Londres avant d’être rapidement limogé. Cette multipropriété divise, mais certains
dirigeants, comme Marc Keller, y voient une opportunité : « On essaye d’avoir une multipropriété
intelligente. C’est une expérience positive qui nous permet d’aller plus haut. » Au cœur du débat,
une question demeure : jusqu’où le football peut-il grandir sans perdre son âme ?

Mathieu Villemin