Dans une Alsace alors placée sous pavillon allemand, au cœur du quartier où siège aujourd’hui le Conseil de l’Europe, le parc de l’Orangerie de Strasbourg abritait à la fin du XIXe siècle un monument inspiré de l’esthétique ottomane. Donné par le roi Louis II de Bavière, le monument représentait le premier jalon du futur Strasbourg multiculturel, carrefour interreligieux dans le Vieux Continent.

Le « pavillon oriental » au cœur du parc de l’Orangerie, à Strasbourg, démoli en 1930.

De nos jours, l’Alsace est reconnue comme une « terre concordataire » au sein d’une République laïque. Ce statut fait de sa capitale, Strasbourg, un carrefour interreligieux au cœur de l’Europe, où la défense des droits humains — portée notamment par le Conseil de l’Europe et la Cour européenne des droits de l’homme — contribue à panser les plaies de l’Histoire.

Outre le siège des institutions supranationales, la ville accueille plusieurs lieux de culte (ainsi que d’éminentes prouesses architecturales) en symbole de la coexistence entre communautés. Si la grande Synagogue de la Paix constitue l’épicentre du culte judaïque, plusieurs mosquées sont disséminées sur le territoire de l’Eurométropole, une majorité de fidèles musulmans strasbourgeois se réunissant dans trois temples principaux : la Grande Mosquée du parc du Heyritz, la mosquée du quartier de Hautepierre et ‘Eyyub Sultan’, qui domine le secteur de la Meinau.

Strasbourg s’inscrit ainsi dans une continuité historique sous le signe de l’identité multiple, que ce soit sur le plan religieux ou de l’appartenance nationale – à l’aune de son passé sur la ligne de crête franco-allemande, entre XIXe et XXe siècle. Avant que l’Europe ne s’engouffre dans la spirale du nationalisme belliqueux, les grandes puissances multiculturelles de l’époque affichaient une posture de conciliation. C’était notamment le cas des empires ottoman et allemand, futurs alliés lors de la Première Guerre mondiale.

Le minaret érigé en 1924 au quartier du Wacken, à Strasbourg, à l’occasion de l’Exposition coloniale. Archives de la ville de Strasbourg.

C’est dans ce contexte qu’un « pavillon oriental » prend ses quartiers dans le parc de l’Orangerie, entre le pavillon Joséphine et l’actuelle avenue de l’Europe, artère qui mène aujourd’hui au quartier des institutions. Ouvert à la visite en juillet 1888, le « kiosque » est donné par le roi Louis II de Bavière (mort deux ans plus tôt) à la ville alors intégrée au territoire germanique, du fait de la victoire dans le conflit de 1870 avec la France. Déjà commanditaire du château de Neuschwanstein, le souverain souhaitait mettre à l’honneur une esthétique inspirée de l’Orient turc. Le kiosque sera démoli en 1930.

Si la première grande mosquée de France métropolitaine voit le jour en 1926, à Paris, inaugurée par le président de la République Gaston Doumergue, c’est encore une fois Strasbourg, dans l’Alsace fraîchement réannexée, qui rend hommage la première à la culture musulmane. En 1924, à l’occasion de l’Exposition coloniale organisée au quartier du Wacken, un minaret soudanais est érigé grâce à la contribution financière de l’entreprise chocolatière alsacienne Schaal.
Bien que dans une approche « orientaliste » valorisant la puissance impériale, c’est ainsi que l’on a posé les premiers jalons du futur Strasbourg capitale européenne, et plus que jamais multiculturelle.

Niccolo Inches